TRACES CULTURE

Beaux-Arts

d’Hanoï,

la montée en puissance de l’Art

Vietnamien


En 1974, la peintre vietnamienne Mai Trung Thứ osait un pari aussi amusant que risqué : repeindre la célèbre Joconde, version locale !


Ironie du sort, cette Monna Lisa aux yeux bridés annonçait déjà avec son petit sourire en coin, l'ascension XXL de la peinture vietnamienne moderne sur le marché des enchères.


L'engouement ne se cantonne plus aux seules ventes asiatiques, preuve en est : Millon est très récemment devenu la première grande maison de vente française à ouvrir son antenne à Hanoï.


Cette installation, bien qu'inattendue, est loin d'être un coup de poker. Les chiffres parlent d'ailleurs parfois plus que les mots…


En 2023, Les Enfants jouant avec un cerf-volant de Lê Phổ s'envolait à plus d'un million d'euros chez Sotheby's, marquant le prix record pour un artiste vietnamien. Sur le vieux continent deux ans plus tard, une toile de Vũ Giang Hương a dépassé la barre des 800 000 euros chez Christie's.


L'engouement dépasse largement ces quelques records. Il s'étend aux petits maîtres locaux, aux paravents anciens, aux objets artisanaux, aux estampes et même à la mode. Les motifs vietnamiens s'invitent sur les plus grands podiums des fashion weeks.


Cette escalade des prix tient en partie à la redécouverte de l'École des Beaux-Arts d'Indochine.


Début XXe siècle, l'empire colonial français administre les terres d'Asie du Sud-Est. L'Indochine, comme on l'appelait, regroupait alors trois pays : le Laos, le Cambodge et le Vietnam. On y cultive le riz, du caoutchouc aussi, tout est exporté vers l'Europe.


En 1921, le peintre français Victor Tardieu débarque à Hanoï pour réaliser une fresque universitaire. Il y rencontre un artiste local, Nam Son. Une amitié inattendue se noue et les deux compères mûrissent rapidement l'idée d'ouvrir une école d'art ouverte aux Vietnamiens. Le projet plaît au gouverneur et l'École des Beaux-Arts d'Hanoï ouvre ses portes quatre ans plus tard.


Cette initiative tranche avec la politique coloniale menée ailleurs. Au Maghreb comme en Afrique subsaharienne, les locaux sont infantilisés, jugés incapables de produire des œuvres d'art. On ne les considère que comme de simples artisans. La politique d'assimilation y est beaucoup plus dure et violente. Elle ne laisse aucune place à l'expression artistique autochtone.


Pour la première fois, l'administration coloniale reconnaît le potentiel créatif des populations locales et la valeur intellectuelle des œuvres traditionnelles.


Les jeunes locaux y développent des techniques inédites. On y adapte la peinture ancestrale sur soie tout en permettant un encadrement à l'occidentale. Quant aux professeurs, ils encouragent les élèves à revisiter la laque traditionnelle en imaginant des compositions plus modernes.


Ils apprennent à maîtriser l'exigeante peinture à l'huile. Les perspectives et jeux d'ombres à l'occidentale servent à mettre en valeur des sujets traditionnels. On y voit des scènes rurales, des personnages en costumes locaux.


La poésie qui se dégage des toiles attire l'attention des collectionneurs et quelques-uns de ces talents locaux, dont Lê Phổ, Mai Trung Thứ et Vũ Cao Đàm, deviennent de vraies stars. Certains vont même s'installer en France, soutenus par l'État.


La fête prend fin en 1945, rattrapée par la réalité d'une violente guerre de libération. Les forces françaises, à court de moyens, sont progressivement chassées d'Indochine.


Indépendance en poche, le Vietnam tourne la page de l'époque coloniale. Les artistes jusqu'alors célébrés se retrouvent délibérément mis à l'écart, leurs œuvres devenues encombrantes pour le nouveau régime.


Le conflit a laissé des cicatrices profondes d'un côté comme de l'autre. Les créations hybrides deviennent difficiles à montrer : trop occidentales pour être exposées au Vietnam.


En France, leur sort n'est guère plus enviable. Les œuvres rappellent l'amertume de la défaite et le déclin d'une puissance coloniale déchue.


De fait, les deux nations choisissent la même stratégie : promouvoir leurs propres figures nationales et reléguer dans l'ombre ce patrimoine artistique qui témoigne pourtant d'une rencontre culturelle exceptionnelle.


L'eau a coulé sous les ponts et aujourd'hui, les deux pays entretiennent des liens diplomatiques privilégiés.


Tant mieux. Le Vietnam vit un boom économique époustouflant. La population est jeune et bien formée, la région profite du déplacement d'une partie de la production mondiale hors de Chine.


Les grands groupes internationaux y installent leurs usines. Le gouvernement, pourtant communiste, encourage cette dynamique en ouvrant le pays aux investissements et en modernisant rapidement les infrastructures.


Cette croissance inédite profite directement à la cote de l'École des Beaux-Arts d'Hanoï. Force est de constater que tous les ingrédients sont réunis pour une explosion des prix : des artistes pour la majorité décédés, des œuvres en nombre limité du fait des pillages, de la guerre et de l'usure du temps.


Le monde s'est uniformisé et l'esthétique hybride de ces toiles correspond parfaitement aux goûts tant occidentaux qu'asiatiques.


Résultat : aux enchères, elles captent l'attention des investisseurs du monde entier. Ces œuvres longtemps oubliées deviennent des valeurs refuges, prisées autant à Paris qu'à Hong Kong ou New York.


La petite Monna Lisa vietnamienne de Mai Trung Thứ avait vu juste : cinquante ans plus tard, son sourire énigmatique célèbre la revanche d'un art qui a su transcender les frontières et les blessures de l'histoire.

10.12.2025

Par Loris Aumaitre